By Pierre Clitandre

"Tout ce que nous avons comme références sur la modernité nous vient de l'Europe. Le livre nous propose un nouveau discours, à partir de la culture haïtienne et de ses multiples héritages, qui met en valeur l'aspect authentique de ma production plastique." Phillipe Dodard nous parle de la nouvelle publication sur son travail, de son parcours, de ses expériences spirituelles et du métissage d'une esthétique qui est en même temps l'indigénisme et son dépassement.

Le Nouvelliste : Monsieur Philippe Dodard, il vient de paraître sur vos oeuvres un livre titré : L'idée de modernité dans l'art contemporain haïtien : l'oeuvre de Philippe Dodard. Le concept de modernité a toujours suscité des controverses en Haïti et à l'étranger. Est-ce pour faire le jour sur ce concept, à travers votre travail, que, sous la direction de Babacar M'Bow, des critiques de grandes universités américaines et de chez nous ont fait une étude approfondie sur la modernité picturale en Haïti ?

Philippe Dodard : L'idée a pris naissance en 2006, lors d'une exposition à la Galerie Nader à Miami où j'avais rencontré Babacar M'Bow et sa femme Dr.Carole Boyce Davies, qui étaient accompagnés du professeur Nkiru Nzegwu (nigérienne) de l'Université de Binghamton. Ils avaient été très impressionnés par mon approche esthétique fortement marquée par l'art africain et l'art taïno. Leur préoccupation était de pouvoir formuler un nouveau discours autour de la production plastique haïtienne vue d'Haïti et de la diaspora africaine, tout en étant ouverts à d'autres apports de la critique internationale. C'est dans ce contexte que le Broward Library de Fort Lauderdale, en collaboration avec la Galerie Marassa et la Galerie Nader, avaient organisé à la Galerie 6 de la Bibliothèque de Broward une grande exposition couvrant tous les aspects de mon oeuvre accompagnée d'un symposium sur le thème: L'idée de modernité dans l'art contemporain haïtien : l'oeuvre de Philippe Dodard. Ce qui, au départ, devait être le catalogue de l'exposition a pris beaucoup plus d'ampleur avec près d'une vingtaine de collaborateurs pour donner naissance à ce livre académique qui vient d'être publié en Haïti et à Miami par une coédition des Editions Deschamps et Educa Vision (Miami).

L.N. : Peut-on avoir les noms de ceux qui ont contribué, sur le plan théorique, à ce livre ?

P.D. : Ce livre, très bien présenté en hard cover et jaquette, comprend près de trois cents pages à cause du très grand nombre de textes théoriques et près d'une centaine d'images. Sous la direction de Babacar M'Bow, directeur du programme culturel et des expositions internationales au Broward Library, nous avons eu la collaboration, du côté haïtien, de Michèle Frisch, co-curatrice de l'exposition, Dr Michel Philippe Lerebours, directeur du Musée d'Art haïtien, Gérald Alexis, critique d'art, Frankétienne, écrivain et peintre, Dr. Carlo Célius, historien d'art et Tiga (Jean Claude Garoute),plasticien qui fut mon professeur à l'Ecole du Poto-Mitan, Daniel Suplice, sociologue, Georges Castera, poète, Françoise Bellerice, éducatrice et Genevièvre Dodard, éducatrice. Sur le plan international, des directeurs du programme des Etudes africaines des universités américaines comme le Dr. Carole Boyce Davies, auteur de « Encyclopédie de la diaspora africaine » (Cornell University), Dr. N'Kiru Nzegwu ( Université de Binghamton NY), directrice de La Maison d'Afrique à Binghamton, Dr. Legrace Benson, Haïti Reserch Project, professeur Bob Corbet ( Webster University), Greg Thomas ( Université de Syracuse, NY), Robert E. Cannon, directeur de Broward .

L.N. : Quelle a été leur synthèse autour du concept de modernité dans votre travail ?

P.D. : Pour bien juger l'oeuvre d'un artiste, il est absolument nécessaire d'explorer le contexte social et historique dans lequel elle a été produite. Du côté haïtien, Michèle Philippe Lerebours et Gérald Alexis ont bien situé l'oeuvre au coeur de l'histoire de l'art de chez nous, Tiga a exposé la philosophie esthétique de l'Ecole du Poto-Mitan de laquelle je suis issu, Frankétienne l'a approchée dans son univers poétique spiraliste, Michèle Frisch nous fait suivre l'évolution de l'artiste dans un voyage à travers ses oeuvres, Carlo A. Célius a écrit le post-face du livre. Du côté étranger, Babacar M'Bow développe sa théorie esthétique du « marronage » tout en mettant en garde contre l'eurocentrisme qui a tendance à centraliser les valeurs autour de ses propres productions, Legrace Benson a fait une mise en contexte de la modernité. Pour elle, Haïti entrait dans la modernité depuis l'époque coloniale. Greg Thomas a fait une approche historique. Bob Corbet a élaboré la bibliographie du livre.

L'Authenticité d'une production

L.N. : En fait, sur le plan de l'approche théorique au sujet de la modernité, il nous semble que les idées ne sont pas nouvelles. Je n'ai pas encore lu le livre. Cette impression est-elle juste ?

P.D. : C'est justement le point fort du livre. Tout ce que nous avons comme références sur la modernité nous vient de l'Europe. Ce livre nous propose un nouveau discours, à partir de la culture haïtienne et de ses multiples héritages, qui met en valeur l'aspect authentique de ma production plastique.

L.N. : Il nous semble que nous nous acheminons, sur le plan esthétique, vers un métissage culturel et historique entre l'Afrique, les civilisations amérindiennes et l'Europe moderne. Votre oeuvre est marquée par cet aspect hybride. Cela est -il développé dans le livre ?

P.D. : A part l'approche radicale du Dr. N'Kiru Nzegwu, où elle fait ressortir surtout l'héritage africain, d'autres textes mettent en valeur les références de la culture profonde d'Haïti.

Ecole de la beauté, Spiritualisme et Esthétique de signes

L.N. : Vous avez eu un parcours marqué par diverses tendances. Sorti de ladite Ecole de la Beauté vous avez cherché vos propres voies. Je présume que votre nouvelle quête esthétique a eu comme base vos recherches sur le plan spirituel. Parlez-nous de cette expérience et de son éventuelle influence sur votre art.

P.D. : Ladite Ecole de la beauté n'a jamais été une approche théorique venant d'un chef de fil. Elle était plutôt une classification d'un genre esthétique venant des critiques d'art. L'évolution de mon art ne se base pas seulement sur mes recherches spirituelles où j'ai exploré les disciplines du yoga, des arts martiaux, des techniques de guérison du Reiki, et les richesses du vaudou, mais aussi sur ma conscience sociale et mon appartenance à un peuple dont la révolution de 1804 a changé la face du monde. Sur le plan historique c'est une contribution majeure à l'évolution de l'homme moderne. Ma prise de conscience politique et sociale a commencé à Le Nouvelliste où j'ai publié, pendant vingt ans, de 1983 à 2003, mes caricatures politiques à un moment où le peuple haïtien revendiquait ses droits et faisait l'apprentissage de la démocratie. L'art a un rôle social à jouer dans l'épanouissement de la collectivité haïtienne qui a grand besoin de réaffirmer son identité. C'est dans ce cadre que nous avons développé à la Fondation Culture Création le programme de l'éducation par les arts que nous sommes en train d'expérimenter dans 5 lycées et collèges de la capitale.

L.N. : La démarche esthétique a primé, chez vous, sur la conscience sociale. On vous connaît beaucoup plus comme un peintre très élaboré que comme graphiste ou sculpteur. Vous avez puisé vos techniques picturales chez plusieurs peintres dont les plus connus sont, d'après moi, Rufino Tamayo, Picasso, Tiga, Patrick Vilaire, Jacques Gabriel, Ronald Mews, Wifredo Lam. Comment êtes-vous arrivé à en faire la synthèse pour être finalement vous-même ?

P.D. : Je dirais que comme dans la voie spirituelle mon évolution artistique suit un cheminement. Il commence par le Poto-Mitan où j'ai reçu des notions de création libre en passant par des techniques de la rotation artistique tout en découvrant les richesses graphiques des vèvès et de l'iconographie amérindienne et africaine. Je me suis naturellement orienté vers les peintres qui me paraissaient proches d'une esthétique moderne de signes. Ils m'ont tous apporté quelque chose de différent. Mais, c'est surtout à travers le temps et un travail acharné que j'ai découvert ma propre personnalité non seulement à travers les formes mais aussi dans la recherche d'une certaine plénitude dans l'expression artistique.

L.N. : A quel moment avez vous rompu avec l'Ecole de la beauté ?

P.D. : Ayant vécu de près, en 1986, le renversement de la dictature et tout le bouleversement sociopolitique qui a suivi ce changement historique, j'ai senti ce besoin de questionner ma production artistique afin de l'orienter vers une forme d'expression plus forte qui pourrait mieux exprimer l'identité haïtienne dans ses différentes composantes. L'exposition, accompagnée d'un catalogue, « Soir d'encrier » présentée au Musée d'art haïtien en collaboration avec la Galerie Marassa, en 1991, était l'aboutissement de cinq années de recherches. Les encres, qui étaient mon médium favori, ont été privilégiées sur la couleur. Le caractère fort de leur facture marquait la condition humaine d'un peuple revendiquant sa liberté sous le poids de l'embargo.

L.N. : Connaissiez-vous le peintre Soulages à l'époque ?

P.D. : C'est à travers les écrits de Mireille Jérôme que j'ai découvert Soulages et Mathieu. J'ai eu l'occasion de voir de près leurs oeuvres dans les musées de Paris.

De Michèle Bennett Duvalier

L.N. : Dans une certaine période, Michelle Benett Duvalier achetait beaucoup vos oeuvres. Pourquoi était-t-elle si intéressée par votre production artistique ?

P.D. : A l'époque, le gouvernement haïtien venait d'inaugurer le Musée du Panthéon national et la Place de l'Indien, il y avait un engouement sur le plan national et international pour l'art haïtien. Les expositions de peinture à l'époque étaient de véritables manifestations sociales très souvent visitées par le Chef d'Etat. Je n'étais pas le seul peintre qui faisait l'objet de cet intérêt. Bernard Séjourné, Jean René Jérome, Jean Claude Legagneur, Luce Turnier, Gesner Armand, Laurenceau, Jacques Enguerrand Gourgue , André Pierre ect. étaient parmi ceux qui suscitaient l'admiration du couple présidentiel et des collectionneurs en général.

L.N. : Pour en revenir au livre, est-il déjà disponible sur le marché après la vente signature au Salon du Cadeau au Karibe Convention Center ?

P.D. : Pour des raisons techniques à la douane, tout le stock du livre n'était pas disponible durant la foire, au grand désappointement du public. Cependant, il sera disponible cette semaine aux Editions Henri Deschamps et à la Galerie Marassa où se poursuit l'exposition Métissage qui accompagne la sortie du livre. On pourra le trouver aussi dans les librairies de la place.

L.N. : Est-ce le premier livre publié sur vos oeuvres ?

P.D. : Oui. Sur le plan académique. Mais c'est la deuxième publication après "Soir d'encrier" éditée par la Galerie Marassa en 1991. Bien que ce dernier n'était pas de la même envergure que le livre actuel. Ce qui n'enlève rien de son importance historique. Mon oeuvre figure aussi dans plusieurs autres publications collectives.

propos recueillis par Pierre Clitandre

Originally appeared on Le Nouvelliste.


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